« L’Héritage » est le nouveau et troublant roman de Jonathan Littell, autour d’un bourreau dans un pays imaginaire d’Europe centrale
Le Monde · François Angelier ·
L’auteur des « Bienveillantes », prix Goncourt 2006, retrace les parcours d’un frère et d’une sœur broyés, chacun à sa façon, par un Etat autoritaire et mafieux. Un roman sans illusion.
« L’Héritage », de Jonathan Littell, Gallimard, 458 p., 23 €, numérique 17 €.
Il y a vingt ans, le 21 août 2006, survenait soudainement à la littérature française – heur ou malheur, aberration ou chef-d’œuvre, le débat fit rage – un événement traumatisant : la parution chez Gallimard des Bienveillantes. Signé d’un nom alors inconnu, Jonathan Littell, le roman accusait 900 pages (la version Folio en ajoutera près de 500) pour dévider le monologue de Maximilian Aue, un ancien officier SS qui, reconverti en industriel de la dentelle, témoignait là, trente ans après les faits, avec une froideur méthodique et une fiévreuse méticulosité, de sa guerre sur le front de l’Est : massacre commis par les Einsatzgruppen en Ukraine, en Crimée et dans le Caucase ; bataille de Stalingrad (où il écope d’une balle en pleine tête), gestion industrielle de la Shoah au sein de l’administration himmlérienne. Déployée comme une suite de Rameau, cette confession scrupuleuse révélait par ailleurs la figure d’un érotomane homosexuel hanté de pulsions incestueuses et sans doute familicide.
Deux décennies plus tard, Jonathan Littell ayant multiplié engagements politiques, fictions et interventions filmées ou écrites, Les Bienveillantes, devenu phénomène planétaire, confirme sa monumentalité, assumant la solitude massive d’un bunker côtier ou la morgue glaçante du Norman Bates de Psychose (d’Alfred Hitchock, 1960). Et c’est dans son ombre, comme une réplique à ce séisme et alors que d’autres secousses agitent la société française, que paraît L’Héritage, dont le titre résume l’entière problématique. Comment un livre, sans le poursuivre ou en exploiter platement la substance, hérite-t-il d’un autre livre, comment une histoire réfracte-t-elle une autre histoire, de quelle façon des personnages miroitent-ils d’autres figures, en offrent-ils un reflet critique ?
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